MAZOUNI
UN DANDY EN EXIL
Algrie / France (2 vinyls)

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Description

1958, en pleine guerre de libération. Pendant que le crépitement des mitraillettes se fait entendre dans les maquis, la population urbaine écoute, en sourdine, des chants patriotiques algériens diffusés par la puissante radio égyptienne : « la Voix des Arabes ». Ces artistes appartiennent tous à une troupe créée par la direction autoproclamée du FLN, basée à Tunis et rassemblant un échantillon « représentatif » de la mouvance musicale algérienne du moment, entre autres, les Oranais Ahmed Wahby (interprète du Wahran Wahran, popularisé par Khaled) et Wafia, le Kabyle Farid Aly et H’sissen, le chantre du chaâbi algérois. La même année, le chanteur Ben Achour est tué dans des conditions qui n’ont jamais été élucidées.

Alger, un soir d’été 1960. Les terrasses de cafés sont bondées et les verres d’anisette défilent avec une régularité de métronome, malgré l’alarmante musique des sirènes de police que l’on entend par intervalles et les silhouettes des militaires qui battent le pavé. La bonne humeur est de mise et elle est fédérée par une ritournelle s’échappant de partout : des balcons où le linge finit de sécher, des fenêtres largement ouvertes des appartements ou des restaurants où l’on déguste les fameuses crevettes algéroises, copieusement arrosées de vin rosé. Des couples entrent dans la danse, spontanément, à l’écoute de « Ya Mustafa », ponctuée par des chœurs improvisés qui hurlent « Chérie je t’aime, chérie je t’adore ». La chanson, interprétée par Alberto Staïffi, né à Sétif, a obtenu un succès phénoménal, au point que même les combattants du FLN (Front de libération nationale) l’ont adopté à l’unanimité. D’où un malentendu fâcheux qui fera penser aux autorités coloniales que Mustafa est un hymne à la gloire des fellaghas. En 1961, Cheikh Raymond Leyris, grand maître juif du malouf (une des trois écoles andalouses d’Algérie), dont Enrico Macias fut l’élève, est assassiné à Constantine. Il sera la première victime d’un terrorisme qui rattrapera l’Algérie à l’aube des années 1990 en s’en prenant à tout ce qui pense, écrit et chante.
Mohamed Mazouni, né le 4 janvier 1940 à Blida, surnommée « La ville des roses » et connue à la fois pour sa jolie place des Mûres (saht ettout), au milieu de laquelle trônait un majestueux kiosque à musique, et ses maisons de tolérance, venait d’avoir vingt ans. Il est plutôt beau gosse et, en sa mémoire, trainent quantité de refrains entêtants interprétés par Rabah Driassa et Abderrahmane Aziz, originaires comme lui de Blida, Bentir ou Lamari, maîtres du ‘asri (chanson moderne). Il saura faire bon usage de toutes ces influences et de bien d’autres issues du patrimoine algérien.
Certes, le jeune Mohamed était conscient de ses limites vocales, comme il le souligne : «J’avais une petite voix, j’ai composé avec ! ». Mais elle ne manque ni de charme ni de justesse et, avec l’âge, elle se bonifiera. Il entame sa carrière de chanteur en ces années-là et comme style, il choisit le bedoui (genre saharien rendu célèbre par le grand Khelifi Ahmed notamment).

Juillet 1962. Les derniers militaires français font leur paquetage. Une foule en liesse clame sa joie d’une Algérie indépendante. Se souvenant de l’impact de la chanson pour galvaniser les « masses laborieuses », les nouvelles autorités au pouvoir récompensent les membres de l’ancienne troupe du FLN en les nommant à la tête des orchestres nationaux. Dans une euphorie généralisée, le gouvernement encourage les odes à l’indépendance recouvrée et des refrains à la gloire de « la dignité retrouvée » jaillissent de partout. Abderrahmane Aziz, vedette du ‘asri (yé yé algérois), est champion à l’applaudimètre avec Mabrouk Alik (« Félicitations, Mohamed / l’Algérie t’est revenue »), Blaoui Houari, un des précurseurs du raï, loue le courage du héros Zabana, Kamel Hamadi, en kabyle, rappelle le parcours du chahid (martyr) Amirouche, et même la vénérable Remitti y va de son couplet sur Les Enfants d’Algérie. Tout cela sous l’œil (et l’oreille) bienveillant du régime dirigé par Ahmed Ben Bella, héraut du parti unique et gardien vigilant des « valeurs arabo-islamiques » érigées en règle de conduite. Aux chanteurs, on vante à la fois le modèle égyptien et celui de l’art andalou, à l’usage d’une petite bourgeoisie citadine naissante, décrété « classique national », et certains n’hésitent pas à aller à la soupe. Ces khobzistes – terme humoristique algérien raillant ceux qui avancent des raisons alimentaires pour justifier leur allégeance au système –, vont monopoliser toutes les émissions et toutes les scènes tandis qu’en marge, la chanson populaire se contente des animations des fêtes de mariage et de circoncision. Son absence dans les médias renforce davantage sa régionalisation : chaque genre (chaâbi, chaouï, kabyle, oranais…) est cantonné dans ses limites départementales et ses « représentants nationaux » sont ceux que ne dérangent personne avec leurs ritournelles. C’est de France, où de nombreux artistes algériens se sont frottés à d’autres styles, que viendront les premières critiques. Dans la tranche horaire réservée à l’expression en kabyle sur Radio Paris, Slimane Azem, accusé naguère de « collaboration », chante, en mettant en scène des animaux, les premiers vers politiques dénonçant la dictature et le prêt-à-penser sévissant dans le pays. La réaction ne se fait pas attendre : sur la pression du gouvernement algérien, le quart d’heure kabyle est supprimé. En Algérie même, Ahmed Baghdadi, dit Saber, l’idole des amateurs de raï (encore estampillé « folklore oranais »), est jeté en prison pour avoir dénoncé la bureaucratie dans El Khedma (le travail).
De son côté, Mazouni se fera remarquer par un morceau très engagé, Rebtouh Fel Mechnak (Ils l’ont attaché à la guillotine). Mais surtout, il est découvert par le grand public lors d’un passage, dans la salle Ibn Khaldoun (ex-Pierre Bordes, au cœur d’Alger), retransmis par la RTA (Radiodiffusion Télévision Algérienne, rebaptisée depuis ENTV). Cela lui vaudra d’intégrer la troupe artistique du TNA. Puis, pour saluer l’indépendance, il chante Adieu la France, Bonjour l’Algérie.

19 juin 1965, le coup d’État de Boumediene ne fait qu’empirer les choses. L’Algérie adopte un profil à la soviétique où tout est planifié, même la musique. On assiste à la multiplication des associations vouées à l’arabo-andalou et à l’émergence d’une chanson courtisane chargée de faire passer le message autour des « options fondamentales ». On n’était pas loin de ce vrai-faux lyrisme personnifié par Djamel Amrani, ce poète qui évoquait une « femme belle comme une ferme autogérée ». Le pouvoir s’«autocélèbre» à travers des semaines culturelles à l’étranger ou des manifestations officielles, où sont convoqués les troubadours acquis à sa cause. De son côté, la chanson populaire survit toujours grâce aux noces et banquets et aux 45 T enregistrés chez des compagnies privées, mais elle subit la censure et la surveillance accrue de la sécurité militaire.
Mazouni, lui, poursuit sa marche et enregistre quelques rengaines populaires, mais il a envie d’ailleurs, au-delà de la Méditerranée : « En 1969, j’ai quitté l’Algérie pour m’établir en France. J’avais envie de changer d’air, de découvrir de nouveaux univers artistiques ». Il était, alors, loin de s’imaginer qu’il deviendrait une star adulée par la communauté immigrée.

France. Au cours des années 1950 et 1960, quand les parents rasaient les murs, s’excusant presque d’exister, certains artistes maghrébins avaient emprunté des noms occidentaux pour masquer leurs origines. Ce fut le cas de l’Algérien, originaire de Kabylie, Laïd Hamani, plus connu sous le pseudonyme de Victor Leed, un rocker qui avait fait les beaux soirs du Golf Drouot, ou du Berbère marocain Abdelghafour Mociane autoproclamé Vigon, une sacrée voix du r&b. D’autres, nettement plus nombreux, ont fait leur carrière à l’ombre des cafés tenus par leurs compatriotes, évoluant sur des scènes de fortune, soit quelques chaises autour d’une table où trônaient deux ou trois micros, de temps à autre parasités par de terribles larsens. Ils se nommaient Ahmed Wahby ou Dahmane El Harrachi. Entre Bastille, Nation, Saint-Michel, Belleville et Barbès, le public, exclusivement communautaire, généralement masculin et préalablement informé par quelques lignes tracées sur une ardoise, venait applaudir les chanteurs annoncés. Cela se passait le vendredi et le samedi soir, plus une supplémentaire le dimanche après-midi.
Dans une ambiance embuée par la nostalgie et chauffée par la pression des demis, les clients –issus de cette population à part qui est pourtant une part de la population française-, buvaient les paroles de ces musiciens qui leur ressemblaient tant. Comme beaucoup d’entre eux, ils exerçaient des travaux pénibles pendant la semaine et attendaient impatiemment le week-end pour s’enivrer d’un peu d’airs du bled. Parfois, ils passaient le samedi après-midi dans quelque salle obscure comme le Delta ou le Louxor, avec mini-concert en prime lors de l’entracte chocolatée, pour rêver, les yeux ouverts, au son de la voix d’un Abdel Halim Hafez susurrant, plein écran, des chants mélancoliques, ou des complaintes indiennes fabriquées à Bombay. Et puis, il y avait la radio ou le disque pour s’émouvoir au rythme des chansons d’Oum Kalsoum et aussi les scopitones pour repasser le film de sa vedette préférée.
C’est cette atmosphère de la culture de l’exil, et bien plus encore, que, médusé, Mohamed reçoit en pleine figure. Il y baigne à fond et s’imprègne des chansons de Dahmane El Harrachi (auteur de Ya Rayah), de Slimane Azem, Akli Yahiaten ou Cheikh El Hasnaoui, mais aussi des folles années du twist et du rock incarnées par Johnny Hallyday, Les chaussettes noires ou Les Chats Sauvages, plus Elvis Presley et les débuts triomphants de la pop anglo-saxonne. Entre 1970 et 1990, il aligne les tubes à l’enseigne de Mini-Jupe, Chérie Madame, 20 ans en France, Bleu Délavé, Clichy, Daag Dagui, Camarade, Dis-moi c’est pas vrai ou Je suis le Chaoui, sorte d’hymne fédérateur de toutes les régions d’Algérie comme il l’explique : « Je chantais pour les gens qui comme moi connaissaient l’exil. J’étais et je suis toujours resté très attaché à mon pays, l’Algérie. Pour moi, il n’y a pas de Constantinois, d’Oranais ou d’Algérois, mais juste des Algériens. Je chante autant en arabe classique ou dialectal, en français et en kabyle ».
Mazouni, dandy bouleversé par son siècle et toujours tiré à quatre épingles, qui faisait très peu de scène, avait énormément bénéficié de l’impact des scopitones, ancêtres des clips, machines à image et son incontournables dans les nombreux bistrots tenus par les immigrés. Sa force réside dans des textes en arabe compréhensible par tous ses compatriotes et des mélodies accrocheuses, orchestrées sur fond de violon, derbouka, qanûn-cithare, târ (petit tambourin pourvu de cymbalettes, luth et parfois guitare électrique pour les compositions plus yé yé. Tel un politicien, Mazouni puise dans tous les thèmes sachant qu’il fera mouche à tous les coups. Cela lui vaudra le surnom de « chanteur polaroïd », rajoutons « kaleidoscope ». A la fois conformiste (morale sur l’infidélité ou le mariage mixte) et dérangeant (le trouble à la vue d’une mini-jupe, drague au lycée…), Mohamed Mazouni a traversé les années 1960-1970 avec son humour grinçant et son mélange fédérateur de styles du terroir. Outre les sujets légers, il dénonce également le racisme et les conditions épouvantables des travailleurs immigrés. Toujours est-il que sa façon de parler des lycéennes, des voitures et des lieux de plaisir lui vaut les faveurs des jeunes zazous immigrés de France.
Mais à trop vouloir ratisser large, il commet l’erreur, en 1991, durant la guerre interactive du Golfe, de soutenir la position de Saddam Hussein à travers le titre provocateur Zadam Ya Saddam (Fonce Saddam). Il sera interdit de séjour en France pendant cinq ans. Il y reviendra, en 2013, pour un concert à l’Institut du monde arabe où il apparait habillé en bédouin de ses débuts.
Fin des années 1990, la diffusion très large du documentaire Scopitones arabes et berbères de Michèle Collery et Anaïs Prosaïc, d’abord sur Canal+, puis dans de nombreuses salles, avec débats à la clé, autour de la chanson de l’exil, mettant en évidence le rôle important de Mazouni, lui a redonné un nouvel élan. Rachid Taha, en reprenant Camarade, Mouss et Hakim de Zebda, à travers Adieu la France, Bonjour l’Algérie, ainsi que l’Orchestre National de Barbès, qui a choisi Tu n’es plus comme avant (Les roses), ont également contribué à la reconnaissance de Mazouni par une nouvelle génération.
Vivant en Algérie, Mohamed Mazouni n’a pas arrêté de chanter et s’est même permis de signer quelques succès locaux, toujours placés sous le signe du « visons large ». Cette compilation, la première qui lui est consacrée regroupe l’ensemble de ses « hits », jamais réédités, avec, en prime, des titres, à l’image de L’amour Maâk, Bleu Délavé ou Daag Dagui, introuvables sur le marché.

Rabah Mezouane.

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