Description
Septembre 1967, le Summer of Love s’achève à San Francisco. De l’autre côté de l’Atlantique, un vent de liberté souffle du côté des Pretty Things. Enfin débarrassée du contrat qui la liait à Fontana Records, une maison de disques qui ne croyait plus en eux, la bande à Phil May a l’occasion de faire ce qu’elle a envie de faire. Fini le cirque des singles pop un peu miteux, il est grand temps de se plonger à corps perdu dans le psychédélisme naissant.
Une de leurs nouvelles compositions se détache : Defecting Grey, longue de plus de cinq minutes, qui alterne sans prévenir passages calmes et déchaînés avec toutes sortes d’effets bizarres. En l’écoutant, leur imprésario Bryan Morrison est persuadé que ses poulains sont devenus fous, que la drogue leur a cramé la cervelle. Pourtant, elle constitue une véritable maquette de ce que va être S. F. Sorrow. Les Pretty Things signent chez EMI. Avec leur nouvel allié, le producteur Norman Smith, ils enregistrent une nouvelle version de Defecting Grey qui sort en 45 tours à l’automne. Les critiques sont bonnes (quoique perplexes), mais le public indifférent ; de cette manière aussi, hélas, la chanson annonce ce qui va arriver à S. F. Sorrow.
Bénéficiant d’un accès presque illimité aux déjà légendaires studios EMI d’Abbey Road, les Pretty Things commencent à enregistrer leur cinquième album au mois de novembre 1967. Contrairement à la légende qu’aime à propager Mark St. John, S. F. Sorrow n’est donc pas exactement contemporain du Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band des Beatles (terminé en avril, sorti en juin), ni du Piper at the Gates of Dawn de Pink Floyd (terminé en mai, sorti en août). En fait, ce sont les albums suivants de ces deux groupes qui sont enregistrés en même temps que S. F. Sorrow : le double blanc pour les Fab Four, le confus A Saucerful of Secrets pour les Floyd.
L’enregistrement de S. F. Sorrow, entrecoupé par de nombreuses interruptions, s’étale sur une bonne dizaine de mois, de novembre 1967 à septembre 1968. Durant cette période, les Pretty Things sillonnent la Grande-Bretagne d’un concert à l’autre : l’argent ne pousse pas sur les arbres, comme le leur fait bien comprendre EMI. Au début de l’année 1968, ils perdent leur batteur Skip Alan, parti se marier en France, alors qu’une poignée de chansons seulement sont en boîte. Pour le remplacer et boucler l’album, ils embauchent une vieille connaissance, Twink, qui ne dépare pas dans la déjà longue tradition des batteurs cinglés du groupe. Son intégration ne se fait pas sans heurt : pour le convaincre de les rejoindre, ils doivent accepter de le créditer comme coauteur de la moitié des chansons, quand bien même elles étaient déjà toutes écrites avant son arrivée. Entre concerts un peu partout en Grande-Bretagne et séances d’enregistrement à Abbey Road, le nouveau quintette trouve aussi le temps de jouer la comédie dans le nanar What’s Good for the Goose. Wally Waller se souvient que c’est pendant le tournage que les dernières compositions de l’album sont peaufinées.
Avec l’aide de Norman Smith, les Pretty Things exploitent à fond les possibilités du studio pour magnifier des compositions déjà excellentes à la base. L’histoire de Sebastian F. Sorrow, écrite par Phil May, offre un fil rouge aux différentes émotions que suscite la musique : l’espoir de S. F. Sorrow Is Born, la joie naïve de She Says Good Morning, la confusion de Balloon Burning, le désespoir de Death, la désillusion de Trust, le cynisme de Old Man Going, la résignation de Loneliest Person. En évitant de raconter cette histoire dans les chansons elles-mêmes, le groupe évite adroitement la tentation du remplissage, écueil sur lequel s’échoueront tant d’autres opéras-rock par la suite. Musicalement, S. F. Sorrow est constellé de trouvailles instrumentales brillantes, de la flûte de Private Sorrow au sitar de Bracelets of Fingers en passant par le mellotron de S. F. Sorrow Is Born ou les harmonies vocales omniprésentes.
Publicité pour S. F. Sorrow dans le International Times, journal culte de l’underground londonien.
Une fois le disque bouclé, ne reste plus qu’à le publier, mais EMI renâcle. Les décideurs, qui n’ont rien compris, ne veulent pas d’une pochette ouvrante, alors qu’il s’agirait du seul moyen de reproduire les paroles des chansons et l’histoire de Sebastian, un complément indispensable à la musique. En fin de compte, les Pretty Things doivent payer de leur poche pour avoir droit à ce luxe. Ils doivent d’ailleurs se charger aussi de tout l’habillage visuel : la pochette est dessinée par Phil May, la photo du groupe à l’arrière est prise par Dick Taylor.
S. F. Sorrow sort finalement le 1er décembre 1968 au Royaume-Uni, soit près de six mois avant le Tommy des Who, un disque qui, même si ses créateurs s’en défendent, doit sans doute quelque chose à son prédécesseur ; il suffit de comparer les introductions de Pinball Wizard et Old Man Going pour s’en convaincre. La presse musicale britannique salue à l’unanimité le nouvel album des Pretty Things : « l’un des meilleurs albums de 1968 » pour NME, « un album époustouflant » pour Disc, « un album mûrement réfléchi » pour Top Pops (voir plus bas pour les critiques complètes).




